JO de 1896  J'ai souvent entendu dire que les Jeux Olympiques étaient réservés aux sportifs amateurs. Pourtant, j'ai du mal à imaginer que tous les grands champions actuels exercent une autre activité parallèlement à celle de sportif de haut niveau. Alors, qu'en est-il vraiment ? Voici quelques éléments de réponse.

     Commençons par un peu d'histoire ! Nous sommes en 1894, à l'auditorium de l'université de la Sorbonne à Paris où se déroule le premier congrès olympique en présence d'ambassadeurs du monde du sport issus de treize pays. Deux décisions capitales y sont prises : la création d'un comité international olympique et surtout le rétablissement des Jeux Olympiques. C'est également lors de ce Congrès qu'est fixée la fameuse règle de l'amateurisme selon laquelle seuls les amateurs seront admis à participer aux futurs Jeux, c'est-à-dire les athlètes qui pratiquent leur sport sans en retirer un quelconque avantage financier ou matériel. L'amateurisme est ainsi opposé au professionnalisme, qui est pourtant un phénomène très ancien dans le monde du sport.

     En effet, déjà, à l'époque de la Rome antique, les cochers gagnaient des primes importantes lors des courses de chars. Leurs transferts entre les différentes factions (sortes d'équipes ou de clubs) rapportaient des sommes d'argent considérables aux meilleurs d'entre eux. Un autre exemple avec le jeu de paume, sport qui a créé un véritable engouement en France du quinzième au dix-huitième siècle. « Tout ce qui se jouera au jeu de paume sera payé à celui qui gagnera comme une dette raisonnable et acquise par le travail » peut-on lire dans les lettres patentes de François Ier en date du 9 novembre 1527. Il s'agit bien ici de l'officialisation du professionnalisme sportif pour le jeu de paume, qui représentait depuis déjà longtemps pour de nombreux joueurs une activité professionnelle à part entière. Le professionnalisme dans le sport n'est donc pas né au vingtième siècle !

     Mais revenons aux débuts de l'Olympisme moderne. Lors des premiers Jeux organisés à Athènes en 1896, conformément aux décisions prises lors du Congrès de 1894, seuls les amateurs furent admis à concourir. Par conséquent, les sportifs vivant de la pratique de leur sport sont interdits de participation ainsi que les professeurs de sport qui sont le plus souvent rémunérés pour transmettre leur savoir. Une seule exception, celle des maîtres d'armes en escrime qui disposent d'une compétition à part lors de ces premiers Jeux. Cependant, la plupart des coureurs de fond sont en fait des semi ou de vrais professionnels, preuve que cette règle de l'amateurisme est déjà contournée.

     L'amateurisme est en réalité une valeur de classe, reflet de la domination de l'aristocratie dans l'organisation et la pratique sportive de l'époque. En effet, seuls les athlètes issus des classes les plus favorisées pouvaient se permettre de consacrer leur temps à leur passion sportive. Mais après la première guerre mondiale, le sport se démocratise et commence à conquérir des classes moins aisées de la société, qui ne sont pas assez fortunées pour s'adonner à la pratique sportive sans en retirer de l'argent. C'est ainsi que se développe ce qu'on appelle l'amateurisme marron dans l'entre-deux-guerres. Les amateurs marrons sont ces sportifs qui touchent en cachette de l'argent pour pratiquer leur sport. Cette rémunération est illégale et non-déclarée. Ainsi, certains sportifs monnaient leur participation à des compétitions tandis que d'autres obtiennent après leurs victoires des sommes d'argent ou des biens qu'ils revendent. Il est donc clair que le règlement de l'amateurisme prôné par le CIO est de moins en moins adapté aux réalités de la pratique sportive. Certaines fédérations reformulent plus ou moins strictement leurs réglementations, ce qui ne se sera pas sans entraîner des conflits avec le CIO. C'est en raison de ces dissensions sur la frontière entre amateurisme et professionnalisme que le tennis sera exclu des Jeux Olympiques de 1928 à 1988.

     Il faut dire que le CIO ne plaisante pas avec les règles édictées en 1894 ! Jim Thorpe (aucun lien avec Ian), athlète américain, participe aux Jeux Olympiques de Stockholm de 1912 où il remporte le pentathlon et le décathlon. Jolie performance sauf que ces médailles lui sont retirées car l'ami Jim est soupçonné d'avoir touché de l'argent en échange de sa participation à des matchs de baseball, ce qui est jugé contraire à la règle de l'amateurisme. Jules Ladoumègue, coureur français de demi-fond, se voit quant à lui refuser la participation aux Jeux de 1932 pour violation des règles de l'amateurisme.

     Plus le temps passe, plus cette vieille règle de l'amateurisme devient obsolète. Avec le développement du sport-spectacle et du sponsoring, le fait que tous les athlètes participant aux Jeux Olympiques gagnent de l'argent via le sport et ne sont plus des amateurs au sens entendu par le CIO en 1894 devient une évidence. L'instance olympique suprême, sous l'influence de son président pendant 21 ans (de 1980 à 2001), Juan Antonio Samaranch, abandonne l'amateurisme et ouvre une ère nouvelle, celle du professionnalisme. Le CIO modifie ses règles et met fin à une certaine hypocrisie en autorisant officiellement les sportifs professionnels à concourir aux Jeux Olympiques. La boxe, exclusivement réservée aux amateurs, est la dernière discipline olympique excluant les professionnels. Le temps des amateurs aux JO est donc bel et bien révolu et ce, même si parmi les participants aux Jeux Olympiques, certains exercent une profession à côté de leur activité de sportif de haut niveau (on ne peut pas nier que des athlètes de ce niveau ne gagnent pas d'argent grâce au sport même si les sommes sont très variables selon les disciplines, les pays et bien sûr les performances).